Abbaye de Prébenoît

Monachi et eremitae sunt venter Ecclesiae (Bernardus Claravallensis, Sent. III)

Tournant érémitique

Bien que peu d’archives de l’abbaye de Prébenoît aient survécu aux tumultes de l’histoire, son existence est attestée de manière convaincante par des sources à partir de 1140.[i] L’abbaye fait alors partie d’une petite congrégation monastique, à la tête de laquelle se trouvait l’abbaye de Dalon en Limousin. Cette abbaye, créée en 1114 à partir d’un groupe d’ermites*, était, avec tous ses monastères subordonnés, sous l’inspiration du réformateur-ermite Géraud de Sales (ca.1055-1120), un clerc périgourdin. On peut donc supposer à juste titre que Prébenoît avait elle aussi un antécédent érémitique. Cette hypothèse est étayée par un manuscrit du XVIIe siècle, dans lequel un certain dom Estiennot de la Serre mentionne une donation faite au bienheureux Géraud de Sales, peu avant 1120, d’un lieu appelé « Le Pré Béni ». Il est par conséquent historiquement raisonnable de supposer qu’à partir de 1120 environ, un groupe d’ermites s’est installé dans la vallée du Petit Creuse à la proximité de l’emplacement actuel de Prébenoît.  

[i] Jacques Roger et Philippe Loy, L’abbaye cistercienne de Prébenoît, Culture et Patrimoine en Limousin, 2003, p. 16.

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Un mouvement général de réforme, initié le siècle avant par le pape Grégoire VII (1073- 1085), s’était emparé de la Chrétienté latine. L’abbaye de Cluny en Bourgogne était le fer de lance de cette « réforme grégorienne », un tournant fondateur qui prend une particulière ampleur dès la seconde moitié du XIe siècle. Le succès des clunisiens fut immense et la formule clunisienne, qui faisait une grande place à une liturgie très normée et à la commémoration des défunts (au détriment du travail manuel et de la lectio divina**) ne plaisait pas à tous les esprits réformateurs. Un renouveau érémitique, dont les deux principaux foyers étaient l’Italie et la France de l’ouest, du Périgord aux marges méridionales de la Normandie, exerçait non seulement une critique pertinente du modèle clunisien, mais était aussi plus proche du « petit peuple ».[i] Ces ermites recherchaient l’autosuffisance, pratiquaient le travail manuel et refusaient de posséder des droits seigneuriaux ou ecclésiastiques. Retirés à l’écart du monde, près d’une chapelle ou d’un oratoire, dans les forêts ou les landes qui leur tenaient lieu de désert, ils étaient cependant régulièrement visités. Ils étaient à la fois des pénitents attachés à leur ermitage sur le modèle des Pères du désert et des prédicateurs itinérants sur le modèle apostolique. Les ermites de Prébenoît se situaient dans cette lignée. Leur inspirateur, Géraud de Sales, était disciple de Robert d’Arbrissel (ca.1047-1117). Ce dernier, lui-même ermite et réformateur du Limousin et de l’Aquitaine, fondait en 1101 l’abbaye double (moines et moniales) de Fontevraud (Maine-et-Loire).

[i] Florian Mazel, Féodalités 888-1180, Éd. Belin, 2010, p. 304.

Après vécu un temps dans une communauté canoniale, Géraud de Sales faisait le choix pour la vie d’ermite. Mais c’était un ermite volontiers prédicant, dont les propositions réformatrices étaient sans doute aussi séduisantes qu’orthodoxes puisque, finalement, l’épiscopat aquitain semblait s’être reposé sur lui du soin de s’occuper de ces groupes informels de clercs qui surgissaient, semble-t-il un peu partout, eux aussi animés du désir de quitter la société des hommes et de vivre en ermites. Selon la conception de Géraud, un ermitage est une entité autonome, peuplé de trois à quatre frères, qui se fixent en un lieu solitaire, boisé et pourvu d’eau, et dont les préoccupations économiques, à l’évidence, sont réduites au minimum. Quelques années avant sa mort prématurée en 1120, Géraud de Sales avait déjà évoqué pour certains de ses groupes érémitiques la possibilité d’évoluer vers le cénobitisme*** « à l’imitation des cisterciens ». Cîteaux, en Bourgogne, ne comptait alors que quelques abbayes, mais constituait pourtant déjà une observance à laquelle on faisait référence.

          Le diocèse de Limoges comptait plusieurs ermitages géraldiens, dont Dalon, fondé par Géraud en 1114 dans les forêts des confins du Périgord et du Limousin, était le principal. Il faisait partie de ceux dont les effectifs et les domaines allaient inéluctablement conduire à la formule cénobitique, ce qui fut officiellement fait dès la mort de Géraud par l’évêque qui, de surcroît, confia pour l’avenir à l’abbé du nouveau monastère la responsabilité des autres ermitages, dont Prébenoît. Ainsi, l’abbaye de Dalon, dans laquelle on suivait la Règle de saint Benoît « à l’imitations des cisterciens », devint-elle un petit chef d’ordre, dont certaines des composantes finirent par accéder, elles aussi, au rang d’abbaye. Ce fut le cas pour l’ermitage de Prébenoît en 1140. Et lorsque Dalon rejoint l’ordre de Cîteaux en 1162 par l’affiliation à Pontigny, l’abbaye de Prébenoît devient elle aussi une abbaye cistercienne.

          Ma présence, en tant qu’ermite à Prébenoît à partir de 2022, renvoie donc neuf siècles en arrière à la source, à l’événement fondateur de ce lieu monastique.

Glossaire

* Un ermite est un moine ou une moniale qui vit tout seul dans un désert (en latin: eremus).

** La lectio divina est la lecture lente et contemplative de l’Écriture Sainte ou d’autres textes sacrés.

*** Un cénobite est un moine ou une moniale qui vit dans un monastère (cenobium) avec d’autres moines/moniales. Le cénobitisme est donc un monachisme en communauté.