Solitude
La solitude a permis de faire quelque chose de moi
Ma solitude est un choix librement choisi. Cela fait une grande différence avec la solitude imposée, qui est une triste réalité pour de nombreuses personnes dans notre société. J’entends souvent les gens commettre l’erreur d’associer l’ermite à un solitaire antisocial. Au contraire, pour être un ermite dans une perspective chrétienne, il faut vivre « très bien connecté » à son moi intérieur, à la nature qui nous entoure, aux gens, aux animaux et aux choses. La solitude n’est pas factice ou virtuelle, mais bien réelle. Elle t’oblige à se confronter à soi-même. Il n’y a pas d’échappatoire. Du moins, pas immédiatement, mais au fil du temps, la solitude envahit ton cœur et, y illumine chaque coin, chaque recoin de ta mémoire.
Elle fait « un scan » de tes souvenirs qui défilent, un à un, devant ton œil. Souvent grossis et quelque peu déformés. Ce sont surtout les souvenirs d’expériences négatives du passé qui peuvent te terrasser, sous forme de tristesse et de découragement. Ils sapent la force, car il est impossible de partager ces souvenirs avec quelqu’un, on se sent obligé de les relativiser soi-même, sinon ils pèsent aussi lourd que des poids attachés à tes chevilles te retenant au sol. Ils peuvent aussi se transformer en « bancs de brouillard » qui te privent de toute vision d’un avenir (meilleur). La mélancolie (ou l’acédie) a alors le champ libre, transformant tes souvenirs en un paysage de désolation. On pourrait devenir alcoolique pour bien moins…! La nature m’apporte souvent du réconfort. La croissance des plantes au fil des quatre saisons, la beauté des fleurs, le vol des papillons, les paysages et les effets changeants des cieux, m’entraînent dans un élan qui transcende mes besognes personnelles et les ramènent à de plus modestes proportions. Bien sûr, l’arsenal d’images et de mots bibliques qui apparaissent dans la liturgie quotidienne fait aussi son travail. Il m’ouvre l’esprit de tous côtés et m’injecte des idées nouvelles et de nouveaux horizons. L’Écriture ne s’appelle-t-elle pas cet autre cosmos ? Les psaumes en particulier, chantés en modes vocaux auto-composés, me mettent au défi comme quitter mes propres sentiments et pensées et me laisser porter – parfois transporter – dans le mouvement que le psaume déclenche. En toute honnêteté, je dois admettre qu’il y a aussi des jours où aucun verset de psaume ne m’émeut. À ces moments-là, je passe en « pilote automatique ». Indépendamment de tout sentiment, je m’impose alors un programme de psaumes et de textes bibliques. En tant qu’ermite, il faut savoir se discipliner, sinon on tombe dans le chaos. La liturgie des heures ne s’appelle pas « opus Dei » pour rien, un travail comme un autre mais avec un point de priorité.
La peur est un facteur réel dans ma vie d’ermite. Dans la série classique des huit démons ou esprits qui nous a été transmise par Évagre le Pontique à travers Jean Cassien, la peur n’apparaît pas. La peur est un affect humain qui n’est étranger à personne et qui se manifeste sous sa forme la plus favorable dans la prudence. Sans la crainte, nous serions impétueux. Si la peur n’est pas un démon, elle alimente les démons. La crainte de ne pas avoir suffisamment de moyens financiers, par exemple, menace de me rendre avide ou cupide. La peur de perdre le contrôle peut déclencher la colère en moi. En outre, l’angoisse et la solitude peuvent s’allier. Une tentation classique des anachorètes dans le désert était de se soucier de la vieillesse : « Qui me soutiendra quand je n’aurai plus la force de travailler moi-même ? » La prévoyance sociale n’existait pas encore ! Aussi réel que soit ce souci, pour l’ermite, c’est une tentation qu’il faut reconnaître et combattre. Il en va de même pour moi. L’anachorète pratique l’état spirituel d’amerimnia (ἀμεριμνία, sans souci), une attitude qui se détache de tout et de tous sans pour autant tomber dans le mépris du monde. Atteindre et maintenir la paix intérieure est tout un art. C’est peut-être cette tâche quotidienne qui est ma plus grande priorité.
L’angoisse peut aussi se transformer en panique, lorsque je réalise, par exemple, à quel point j’ai négligé dans ma vie les exigences de l’Évangile. Qui ai-je rendu heureux ? Qui ai-je aidé ? À qui ai-je donné un verre d’eau fraîche ? Ce sont des moments où je m’assieds dans le sac et la cendre, où dans une grande misère, je ne fais que balbutier la prière du collecteur d’impôts : « Seigneur, prends pitié de moi, pécheur » (Luc 18, 13). Je suis conscient de ma pauvreté insondable : les mains vides, je me tiens devant Dieu.